Compte-rendu de la Conférence du 8 décembre – La police de sécurité du quotidien

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L’Association du Master 2 Sécurité et défense de Paris 2 a débuté avec succès son cycle de conférences pour l’année 2017-2018 avec la conférence-débat organisée le 8 décembre dernier autour du thème « La Police de Sécurité au Quotidien », en partenariat avec l’Association du Master Affaires et Politiques Publiques dont le Directeur, Yves Surel a bien voulu modérer les débats et articuler les interventions, et l’Association des Etudiants de Sciences politiques de Paris 2. La salle était comble pour réfléchir autour d’un sujet d’actualité brûlante puisque le Président de la République Emmanuel Macron a lancé la nouvelle de cette réforme il y a seulement quelques semaines.

L’idée principale de cette conférence était d’ouvrir un débat sur des questions de sécurité, à partir de cette réforme et de la question des rapports entre police et population en France.

Chaque intervenant devait livrer son analyse au cours d’une intervention de 15 minutes sur l’idée, prégnante depuis quelques années, selon laquelle les rapports entre les forces de l’ordre et la population se détériorent de plus en plus, ainsi que les questions soulevées par les missions évolutives que se voient confier les forces de police nationale et municipale.

Ont bien voulu participer à cette conférence : Christophe Soullez, Directeur de l’Observatoire National de la Délinquance, Mathieu Zagrodzki, Chercheur en sciences politiques spécialiste du rapport police/population (CESDIP), Nicolas Dendri, Journaliste à TV78, Philippe Poupeau, Directeur de la Police municipale d’Evry (91), Mikael Matingou, Directeur de cabinet du Maire d’Evry. Ne pouvait être présent David Puaud, Docteur en anthropologie sociale et éducateur spécialisé, qui a fait parvenir aux organisateurs une déclaration qui sera publiée à la suite de ce compte-rendu.

Le débat s’est déroulé en deux parties, avec l’intervention en premier lieu de Messieurs Soullez et Zagrodzki sur le diagnostic de cette réforme et de l’évolution des missions de police des dernières années, pour ensuite laisser la parole au terrain et donc à Messieurs Matingou et Poupeau, afin de faire part de l’expérience de la ville d’Evry en la matière. Monsieur Dendri a pu clore la discussion en illustrant les propos de chacun grâce aux différentes interviews qu’il a pu faire sur la question, et notamment celle du Préfet des Yvelines.

Mathieu Zagrodzki commence son propos par un cadrage historique de la question, en rappelant que la discussion sur le rapport entre force de police et population civile remonte à 1977 et au Rapport Peyrefitte, en tant que premier constat de la rupture entre les deux entités. Il énonce les principales critiques généralement émises à l’encontre des forces de police : un appareil trop centralisé, des forces plus que des effectifs, une police axée sur la grande criminalité, la délinquance et donc la réaction, plus que sur le service et la prévention. D’après lui, la police de proximité initiée par la Loi dite « Pasqua » de 1995 qui devait répondre à ces critiques est aujourd’hui un terme « non pas repoussoir, mais très connoté politiquement, associé à une forme de laxisme, d’échec de la gauche en matière de sécurité. D’ailleurs dans son discours d’octobre, quand Emmanuel Macron annonce ce chantier, il s’empresse de dire que ce n’est pas le retour de la police de proximité ».

Monsieur Zagrodzki explique ensuite comment la réforme de la police de proximité a été considérée comme inefficace, et comment le retour de la droite au pouvoir a recentré les missions de police sur une culture du résultat et le pan judiciaire des activités de police. Après les attentats de 2015, la priorité a été donnée au renseignement et à l’entrainement des unités de voie publique à une intervention efficace en cas de tuerie de masse, ce qui est finalement assez éloigné du cœur de métier de la police nationale. L’annonce du Président de la République sur la mise en place d’une police de sécurité du quotidien est donc un réel tournant.

Trois réserves sur la réforme peuvent cependant être relevées selon lui. En premier lieu, la méthode de concertation mise en place, consistant en l’envoi de questionnaires à tous les acteurs concernés, est assortie d’un délai qui interpelle. « Administrer un questionnaire en à peine deux mois, le traiter en lançant des test début 2018, on peut considérer que c’est bâclé ». Il met également en garde sur une réforme qui ne serait axée que sur les moyens, en ce que cela ne suffit pas pour changer la philosophie d’une telle organisation. Le troisième risque selon lui serait de se contenter d’une réforme de structure, d’organigramme, bien qu’Emmanuel Macron s’en soit défendu. Pour Monsieur Zagrodzki, « On ne changera pas la manière de travailler de la police et ses objectifs généraux si on ne change pas la manière dont elle est évaluée et si on garde les mêmes indicateurs de performance que sont l’interpellation et l’élucidation ». Il souligne enfin la nécessité de faire rentrer d’autres indicateurs dans l’évaluation de la police, et notamment des indicateurs qualitatifs, indispensables pour faire changer la relation des forces de l’ordre avec la population.

Christophe Soullez vient compléter cette première intervention en quatre points. Il commence par expliquer la mission originelle de la police nationale, c’est-à-dire la collecte et la recherche de renseignements pour protéger les pouvoirs publics, et en quoi le modèle de police actuel se structure fortement autour de cette mission. La notion de sécurité publique n’est venue s’ajouter à ses missions qu’en second lieu, ce qui explique en partie les difficultés éprouvées par l’institution policière à s’y adapter.

Deuxième élément, la police est faite d’individualités contrairement à la gendarmerie, ce qui implique que chaque réforme, au lieu de s’adresser à une institution, s’adresse à un ensemble d’individualités. Avec une organisation en tuyau d’orgue, on a parfois affaire à des rivalités, des concurrences entre les différents services de police. « Ce qui fait un grand flic, c’est faire de belles affaires, des interpellations qui comptent. Les autres missions (accueil, écoute, comportement avec l’usager du service public) ne sont pas valorisées. Elles ne sont pas jugées assez nobles pour la culture des fonctionnaires de police ».

De plus, Monsieur Soullez identifie plusieurs raisons à l’échec de la police de proximité de Monsieur Jospin, outre l’arrivée de Nicolas Sarkozy au Ministère de l’Intérieur. La réforme a été mise en œuvre trop rapidement, à moyens constants sans renforts d’effectifs et en transformant un policier spécialisé en un policier polyvalent. Enfin, Monsieur Soullez formule une série de recommandations pour le succès de la politique de sécurité du quotidien: éviter de rester dans une politique d’affichage, prendre le temps d’expérimenter la réforme et de l’adapter aux différents territoires concernés comme cela a été annoncé, repenser la formation des gardiens de la paix et des gradés en la faisant évoluer pour valoriser non seulement le judiciaire mais aussi la mission de service du public, changer les méthodes d’évaluation en ajoutant des critères qualitatifs à ceux, quantitatifs, déjà existants. « Faire de la police un service public et lui faire admettre qu’elle doit rendre des comptes à sa hiérarchie, à l’Etat mais aussi à la population »

La suite de la conférence a été consacrée à l’intervention commune de Messieurs Matingou et Poupeau, sur l’expérience de réforme de la police municipale d’Evry, considérée par les intervenants comme la police du quotidien par excellence. Confrontée à des affrontements de bande et des problématiques de sécurité prégnantes, la Mairie d’Evry a mis en œuvre des mesures fortes : « passer de 7 à 70 agents armés et professionnalisés avec un équipement adéquat et qui remplissent des missions qui recouvrent l’ensemble du spectre qui a été mentionné jusqu’ici : répression et prévention, accès au droit, aide aux victimes, lien au quotidien avec les populations ».

Cette refonte de la police d’Evry est un travail au long cours qui a été initié il y a plus de 15 ans, cette information devant être mise en parallèle avec les recommandations des intervenants précédents de laisser le temps aux réformes de prendre corps et réalité sur le terrain.  Sur la question de la réforme de la police de sécurité au quotidien proprement dite, la préfète de l’Essonne a lancé un audit à l’échelle du département pour évaluer le rôle ainsi que les forces et faiblesses des polices municipales. Deux points principaux ont été tirés de cet audit. En premier lieu, la police municipale est le premier acteur de la tranquillité publique. Ses missions sont de plus en plus larges, du fait d’un transfert de charges de la police nationale à la police municipale initié par les évolutions des missions de la première.

Deuxième point, l’augmentation des missions se fait à moyens constants. Une proposition phare a été faite au cours des concertations sur la réforme proposée par le gouvernement : créer une police « territoriale » avec des missions clarifiées, en partenariat avec la police nationale, afin de remplir au mieux les missions délaissées par la police nationale depuis la vague d’attentats qui a frappé la France en 2015. Pour Monsieur Poupeau « La police municipale est un trait d’union entre les institutions policières d’Etat, et la population qui est en souffrance. A ce titre, nous sommes dans le cadre d’une coproduction de sécurité avec la police nationale, comme des polices complémentaires qui permettent à chacune de faire ce dans quoi elle est meilleure ».

Finalement, Monsieur Dendri a résumé la question en soulignant que la réforme de la police de sécurité du quotidien est avant tout conceptuelle et pas organisationnelle. Il n’est pas question de créer un nouveau corps de police qui remplirait toutes les missions mentionnées au cours de la conférence, mais plutôt d’infuser les services existants, et l’ensemble de ces services, d’une culture de proximité et d’une culture de service et de relation publics.

Comme mentionné plus haut, Monsieur David Puaud n’a pas pu être présent en personne à la conférence mais a bien voulu nous faire part de ses réflexions sur la question que vous trouverez en intégralité sur le site internet de l’Association du Master 2 Sécurité et Défense de Paris 2.

Le débat initié à la fin des interventions a été riche et instructif, toujours modéré de main de maître par Monsieur le Professeur Surel. Les intervenants ont répondu de bonne grâce aux étudiants qui s’interrogeaient par exemple sur le changement de modèle de police et une éventuelle « perte de sens » pour ses fonctionnaires ou le futur rôle de la police de sécurité du quotidien dans la collecte de renseignement. Une question a particulièrement attiré l’attention, en ce qu’elle s’interrogeait sur la manière de concilier des problèmes de terrain spécifiques et parfois communautaire avec un modèle de police strictement national, uniforme et égalitaire, en faisant notamment un parallèle avec le modèle allemand, qui a intégré au sein de ses forces des individus d’origine kurde pour répondre à des enjeux communautaires spécifiques. Un véritable échange a pu s’instaurer non seulement pendant ce temps de questions-réponses mais également au cours du cocktail organisé par les associations.

Félicité Barrier

Pour mémoire et approfondissement :

Mathieu Zagrodzki, Que fait la police ? Le rôle du policier dans la société, Edition L’aube, Collection L’urgence de comprendre, février 2012.

Christophe Soullez et Alain Bauer, Les politiques publiques de sécurité, Edition PUF, Collection Que Sais-Je, août 2011.

Blog de Laurent Muchielli, « Délinquance, justice et autres questions de société »

David Puaud, Monstre Humain ? Un anthropologue face à un crime sans mobile, Editions La Découverte, à paraitre.


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